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​JORDI BONET

Barcelone, 1932 — Mont-Saint-Hilaire, 1979

 

Peintre, muraliste, céramiste, sculpteur. Jordi Bonet a passé vingt-cinq ans à inscrire l’art dans les lieux où les gens vivent, travaillent et se rassemblent. Plus de cent murales au Québec, au Canada, aux États-Unis et dans le monde. Des œuvres dans le béton, l’aluminium, le bronze, la céramique et le verre. Mais au-delà de l’œuvre monumentale, c’est la force intérieure de l’homme qui a marqué la mémoire des Québécois : une authenticité radicale, un courage sans calcul, et la conviction que l’art appartient à tous.

 

UN ENFANT DE CATALOGNE

Jordi Bonet naît à Barcelone le 7 mai 1932, dans une famille cultivée. Son père, le médecin Pedro Bonet, l’emmène dès l’enfance sur les traces de l’art roman catalan, des cathédrales gothiques et de l’architecture visionnaire d’Antoni Gaudí. Son oncle, l’architecte Luis Bonet Garí, a travaillé avec Gaudí à la Sagrada Familia. C’est dans cet univers — la pierre, la lumière, les formes anciennes — que l’artiste se forme avant même de le savoir.

À sept ans, un accident lui enlève le bras droit. À neuf ans, il expose ses premiers dessins dans la maison familiale de la Rambla de Catalunya. La Catalogne est aussi un lieu de violence : la guerre civile espagnole marque son enfance de scènes que l’on n’oublie pas. Ces deux réalités — la beauté et la brutalité — ne le quitteront jamais.

« Les randonnées que je faisais avec mon père, à la recherche d’un bout de céramique romaine, avaient alors pour moi un goût de lumière. »

— Jordi Bonet

 

ARRIVER AU QUÉBEC, TOUT RECOMMENCER

En 1954, à vingt-deux ans, Jordi Bonet quitte Barcelone pour le Canada. Il arrive à Trois-Rivières avec une quinzaine de tableaux dont le plus grand mesure 18 par 20 pouces. Il ne connaît personne, ou presque. Très vite, il se lie avec des personnalitiés locales et présente sa première exposition dès l’année suivante à l’Hôtel de ville de Trois-Rivières, avec Maurice Duplessis comme président d’honneur.

Il s’installe ensuite à Montréal, dans le sous-sol d’un ami médecin qui lui prête l’espace pour un premier atelier. Il découvre la céramique avec Jean Cartier, la magie du four. Il expose aux côtés de Jean-Paul Riopelle au Musée des beaux-arts de Montréal. Il accepte tous les travaux — chemins de croix, comptoirs de cuisine, bases de lampe — pour apprendre et pour vivre. Pas de hiérarchie entre l’art noble et l’art utile. Tout est matière à créer.

« Tout ce que mes confrères artistes dédaignaient faire, convaincus de leur intégrité, j’allais le faire. Pour apprendre et pour gagner ma vie. »

— Jordi Bonet

Épouse Huguette Bouchard en 1956. De leur union naîtront trois enfants : Laurent, Stéphane et Sonia.

 

L’ART APPARTIENT À TOUS

Les années 1960 marquent un tournant décisif. Jordi Bonet refuse le circuit fermé des galeries. Il veut que l’art soit là où les gens sont : dans les rues, les écoles, les moyens de transport, les lieux de culte. Il devient l’un des premiers artistes au Québec à consacrer l’essentiel de sa pratique à l’art public — et il le fait avec une énergie et une envergure que personne n’avait encore déployées ici.

En vingt ans, il réalise plus de cent murales, d’abord en céramique et en béton, puis en aluminium et en bronze. De Montréal à New York, de Chicago à Vancouver, de Philadelphie au Sierra Leone. Parmi ses œuvres les plus célèbres : la murale Hommage à Gaudí à la Place des Arts de Montréal, la verrière de la chapelle de l’aéroport John F. Kennedy à New York, les céramiques de la station de métro Pie-IX, et la murale du Centre national des Arts à Ottawa.

« Il faut que l’art finisse par faire partie de chacun des lieux que nous occupons, des objets que nous utilisons, qu’il commence à déborder des toiles pour s’étendre… »

— Jordi Bonet

Comme le souligne l’historienne de l’art Louise Déry, Bonet venait de la tradition catalane et n’avait pas peur de la monumentalité. Il a trouvé au Québec — dans l’effervescence de la Révolution tranquille — un terrain où cette ambition pouvait s’enraciner. Son œuvre, dit-elle, sera toujours lue à travers cet engagement dont il n’a jamais dérogé.

 

LE GRAND THÉÂTRE DE QUÉBEC ET LA PHRASE QUI A SECOUÉ LE QUÉBEC

En 1969, Jordi Bonet reçoit la commande de créer une murale monumentale pour le Grand Théâtre de Québec. L’œuvre, de 1 100 mètres carrés, décline trois thèmes : la mort, l’espace et la liberté. C’est un grand récit d’humanité sculpté dans le béton.

Sur la murale, Bonet grave une phrase de son ami poète Claude Péloquin : « Vous êtes pas écœurés de mourir, bande de caves ! C’est assez ! » Le scandale est immédiat. Pétitions, débats à l’Assemblée nationale, couverture médiatique intense pendant près de deux ans. L’écrivain Roger Lemelin demande le retrait de la phrase. Le milieu artistique se mobilise pour la défendre.

Aujourd’hui, cette phrase fait partie de la mémoire collective québécoise. Elle incarne un moment où l’art a osé parler la langue du peuple dans un lieu de prestige — un geste d’une audace que l’on mesure encore. Bonet sort de cette aventure épuisé, mais convaincu.

« Notre rôle est aussi d’être les témoins de notre civilisation inquiétante. Nos œuvres doivent dire nos espoirs et nos aspirations. »

— Jordi Bonet

 

MONT-SAINT-HILAIRE ET LES DERNIÈRES ANNÉES

En 1969, Jordi Bonet achète le Manoir Rouville-Campbell à Mont-Saint-Hilaire, un bâtiment abandonné qu’il entreprend de restaurer. Le manoir devient son atelier, son lieu de vie, son espace de transmission. C’est là qu’il s’ancre pour les dix dernières années de sa vie.

En 1971, la mort accidentelle de son fils Stéphane le dévaste. Il délaisse progressivement les murales pour des œuvres plus intimes — des sculptures en aluminium, des dessins, une quête plus spirituelle. En 1973, on lui diagnostique une leucémie. Les médecins lui donnent un mois à vivre.

Mais Jordi Bonet crée pendant six ans encore. Il fonde le Groupe Para en 1975, élabore un manifeste d’art para-réaliste, commence son testament artistique — Le livre des naissances — et entreprend un retable pour la chapelle du Sacré-Cœur à Montréal, qu’il ne terminera pas. Il enseigne, accueille des artistes dans son atelier du manoir, transmet tout ce qu’il peut.

Il s’éteint le 25 décembre 1979, à quarante-sept ans.

 

UN HÉRITAGE VIVANT

Ce qui rend Jordi Bonet irréductible à un résumé biographique, c’est la cohérence absolue entre sa vie et son œuvre. Un homme amputé d’un bras qui crée des murales de mille mètres carrés. Un immigrant catalan qui s’enracine au Québec au point d’en devenir l’un des artistes les plus emblématiques. Un homme condamné par la maladie qui crée jusqu’au dernier jour.

Son héritage ne se mesure pas seulement en œuvres. Il se mesure dans une idée : que l’art n’est pas un privilège mais un besoin vital, qu’il doit être partout où les humains se rassemblent, et que la création est à la portée de chacun.

C’est cette conviction qui anime aujourd’hui la Fondation Jordi Bonet. Dirigée par son fils Laurent Bonet, la Fondation prolonge le geste de l’artiste : amener l’art contemporain dans les communautés, transformer les matières délaissées en œuvres, ouvrir des espaces de création là où on ne les attend pas.

« La vie est d’une infinie richesse dépassant les apparences. Il y a des formes, des sons, des couleurs, des mots dont la signification au-dessus de nous est tellement puissante que, si nous nous ouvrons à ceux-ci, ils deviennent un lien entre nous et l’au-delà, entre nous et un mouvement de notre âme. »

— Jordi Bonet

 

Repères

Œuvres majeures

•  Murale du Grand Théâtre de Québec (1969) — 1 100 m², béton sculpté, trois thèmes : la mort, l’espace, la liberté

•  Hommage à Gaudí, Place des Arts, Montréal

•  Céramiques de la station de métro Pie-IX, Montréal

•  Verrière de la chapelle, Aéroport John F. Kennedy, New York (Terminal 4)

•  Murale du Centre national des Arts, Ottawa

•  Amor ?, hommage à Gaudí (première œuvre d’envergure)

•  La famille inuite, Hôpital Charles S. Curtis, Terre-Neuve-et-Labrador (1967)

•  Résurgence, dernière murale, Oceanic Plaza, Vancouver (1979)

•  Inoxydables, livre d’artiste avec Claude Péloquin

 

Collections

Musée national des beaux-arts du Québec (24 œuvres), Musée des beaux-arts de Montréal, Musée d’art de Mont-Saint-Hilaire, Musée Pierre-Boucher, MA Musée d’art de Rouyn-Noranda, Musée des beaux-arts de Sherbrooke, Musée Louis-Hémon.

 

Distinctions

•  Prix de dessin, Salon du printemps, Musée des beaux-arts de Montréal (1958)

•  Prix d’excellence, Institut royal d’architecture du Canada (1965)

•  Membre associé, Académie royale des arts du Canada (1966)

•  Membre, Association des artistes professionnels du Québec (1966)

•  Professeur d’art, École d’Architecture, Université de Montréal (1966)

•  Pont Jordi-Bonet (autoroute 116, Mont-Saint-Hilaire)

 

Ressources

•  jordibonet.info — Site dédié à l’artiste (biographie complète, chronologie, liste des murales)

•  Application JORDI — Visite interactive de la murale du Grand Théâtre de Québec

•  Jacques Folch-Ribas, Jordi Bonet, Le Signe et la Terre (1964)

•  Jacques de Roussan, Jordi Bonet (Éditions Marcel Broquet, 1986)

•  Art Public Montréal — artpublicmontreal.ca/artiste/bonet-jordi

•  Musée national des beaux-arts du Québec — mnbaq.org

•  Répertoire du patrimoine culturel du Québec — patrimoine-culturel.gouv.qc.ca

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