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Quand le vide devient le sujet : genèse de Horror Vacui

  • Photo du rédacteur: Laurent Bonet
    Laurent Bonet
  • 6 mars
  • 4 min de lecture

En novembre 2025, près de 1 000 visiteurs ont traversé en trois jours l'exposition Dévoiler le potentiel de la matière au Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire. Treize artistes professionnels y transformaient des matériaux extraits des écocentres de la Vallée-du-Richelieu en œuvres sculpturales. Les métaux, les plastiques, le bois, les composantes d'électroménagers ne recyclaient pas : ils transmutaient.

Ce qui m'a surpris, ce n'est pas la qualité des œuvres — je l'avais anticipée. C'est la réaction du public devant la scénographie. Le labyrinthe de réfrigérateurs blancs, ouverts et vides, disposés avec une précision métrique dans un périmètre de grillage métallique, a produit un effet que je n'avais pas entièrement prévu : les visiteurs ne regardaient pas les réfrigérateurs. Ils se regardaient eux-mêmes. Face à ces monolithes évidés, quelque chose se déplaçait — un malaise productif, une question sans réponse confortable.



C'est là que Horror Vacui est né. Non comme concept théorique — le concept existait déjà — mais comme certitude curatoriale.


La peur du vide comme condition contemporaine

L'horror vacui, cette peur du vide que les historiens de l'art associent traditionnellement à la surcharge ornementale, me semble être devenue la condition fondamentale de notre époque. Nous comblons tout : nos espaces, nos agendas, nos flux d'information, nos silences. L'accumulation n'est plus un choix esthétique — c'est un réflexe de survie psychique. Et ce réflexe, loin d'apaiser l'angoisse, alimente un cycle de destruction qui touche aussi bien le vivant que nos propres facultés d'attention.


L'opposition traditionnelle entre le vrai et le faux, si légitime en soi, se révèle insuffisante lorsqu'elle s'adresse à des consciences fermées. Une vérité, fût-elle irréfutable, ne trouve pas prise sur un esprit barricadé. C'est ici que l'art intervient — non pas comme illustration d'un message écologique, mais comme expérience de déplacement intérieur.


La Boutique d'électroménager : le dispositif

Au cœur de Horror Vacui se dressera La Boutique d'électroménager, une installation scénographique qui prolonge et amplifie ce que le labyrinthe de réfrigérateurs avait esquissé au MBAMSH.


Le principe est simple et implacable : dans un périmètre circonscrit par un grillage métallique — rappel des zones d'isolement ou des périmètres de sécurité post-catastrophe — une procession de réfrigérateurs usés, portes arrachées, exhibent des cavités vides qui absorbent la lumière. D'autres, fermés, interdisent l'accès à ce qui fut autrefois un réceptacle d'abondance.


Ici, le vide parle plus fort que la matière.


À l'extrémité du dispositif, dissimulée dans un espace plus intime, une constellation d'œuvres sculpturales issues d'objets et de matériaux récupérés. Le passage du vide scénographique à la densité artistique n'est pas une juxtaposition : c'est un arc narratif. Le visiteur traverse d'abord le miroir de sa propre peur du manque — puis découvre que la matière rejetée contient encore un potentiel poétique intact.



Cinq axes de recherche


La sélection des artistes s'articule autour de cinq axes, chacun correspondant à une facette de l'horror vacui :


Accumulation, excès et densification de l'espace. Des pratiques où la saturation de l'espace devient elle-même le propos — sculptures monumentales, installations qui débordent, accumulations qui rendent le vide physiquement impossible.


Entropie, temps suspendu et menace du vide. À l'opposé : des œuvres qui habitent le vide comme condition existentielle, qui ne remplissent pas l'espace mais le chargent d'une présence invisible.


Absence, perte et vide comme présence. Le manque comme matériau — la perte linguistique, la mémoire trouée, les espaces vidés de ce qui les habitait. Des voix autochtones et des pratiques issues de communautés confrontées à l'effacement y trouveront une place centrale.


Répétition, obsession et saturation. La collection systématique, la reproduction obsessionnelle, la résistance silencieuse au vide par la méthodique multiplication du geste.


Le vide comme expérience sensorielle. Des œuvres qui ne représentent pas le vide mais le produisent — lumière comme matériau sculptural, perception altérée, paysages post-industriels oppressants.


Jordi Bonet, 50 ans après


En 2029, année du 50e anniversaire du décès de Jordi Bonet, un volet patrimonial consacré à des dessins et encres inédits issus des archives de la Fondation traversera l'ensemble du parcours. Ce volet n'est pas le centre de l'exposition : il en est la racine. Le geste de Jordi Bonet habitait la peur du vide — ou son envers, l'amour du vide comme espace infini — bien avant que le concept ne soit nommé par le commissariat.



Le calibre comme exigence éthique


Horror Vacui vise un corpus de huit à onze artistes professionnels reconnus à l'échelle nationale et internationale — lauréats ou finalistes de prix majeurs, artistes représentés dans des biennales, membres de l'Académie royale des arts du Canada. La sélection sera conduite par le commissaire avec l'appui d'un comité de pairs indépendant, selon les normes CARFAC-RAAV.


Cette exigence de calibre n'est pas un exercice de prestige. Elle garantit au public, aux lieux d'accueil et aux partenaires la densité intellectuelle et formelle qu'un projet de cette envergure requiert. Le projet pilote Dévoiler le potentiel de la matière a démontré que la méthodologie fonctionne. Horror Vacui en est l'aboutissement autonome.

L'itinérance est prévue dans des institutions muséales reconnues à travers le Québec en 2028-2029, culminant avec le 50e anniversaire — un événement commémoratif d'envergure nationale.



Laurent Bonet est commissaire d'exposition, scénographe et directeur général de la Fondation Jordi Bonet. Il prépare actuellement Horror Vacui / Amor Vacui (2028-2029).

Pour suivre le développement du projet : fondationjordibonet.info




 
 
 

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