Les artistes de Dévoiler le potentiel de la matière
Le collectif réuni pour Dévoiler le potentiel de la matière n'a pas été constitué par affinité esthétique. Il l'a été par tension productive : treize pratiques distinctes, convoquées pour ce qu'elles font à la matière lorsqu'elle a été déclarée sans valeur.
Raphaëlle de Groot travaille depuis la fin des années 1990 à partir de la collecte — récits, objets, situations — qu'elle reconfigure en installations, performances et vidéos. Lauréate du prix Sobey, présente à la Biennale de Venise et à Momenta, sa pratique participative remet en cause le rôle de l'artiste auteur. Pour cette exposition, son esthétique de la trace et du fragment entrait en résonance directe avec des matières déjà traversées par d'autres usages, d'autres vies.
Gilbert Poissant figure majeure de l'art public au Québec, porte depuis des décennies une réflexion sur la matérialité et l'espace urbain. Céramiste de formation, il a élargi sa pratique aux murales, à la sculpture et à l'installation, intégrant pierre, verre, bois et procédés numériques dans un vocabulaire architectonique. Ses dizaines d'œuvres intégrées à l'architecture — dont le métro de Montréal — témoignent d'un dialogue constant entre la matière et les usages sociaux des lieux qu'elle habite.
François Mathieu explore depuis plus de trente ans la « bricole » comme manière de penser le monde à travers les objets. Nourri d'une double formation en philosophie et en arts plastiques, son travail sculptural fait de la sensualité des matériaux bruts et du geste manuel un terrain d'expérimentation sur le processus même de fabrication. Ses œuvres, présentées au Canada, au Mexique et en Belgique, posent une question que l'exposition reprenait à son compte : que se passe-t-il quand on pense avec les mains ?
Chloë Charce artiste d'origine française établie au Québec, conjugue sculpture, installation et lumière pour détourner les images et les objets du quotidien. Ses dispositifs instaurent des situations ambiguës où formes organiques et structures industrielles se confrontent — entre poésie, absurdité conceptuelle et mise en scène quasi cinématographique. Son travail sur la mémoire des lieux et le détournement de l'objet trouvait dans les matériaux d'écocentre un terrain d'une justesse particulière.
Martine Bertrand inscrit depuis plusieurs décennies sa démarche dans le champ du textile, qu'elle utilise comme médium pour élaborer des œuvres à la fois matérielles et narratives. Son intérêt constant pour les histoires véhiculées par les fibres, les fils et les techniques d'assemblage introduisait dans l'exposition une dimension tactile et intime — un rappel que la matière rejetée garde en elle la mémoire des gestes qui l'ont fabriquée.
Geneviève LeBel articule sa pratique autour d'un travail avec les éléments bruts — papier, bronze, matériaux organiques — qu'elle assemble en sculptures et installations à forte charge sensible. Son parcours conjugue recherche formelle et savoir-faire scénique. Ce qu'elle interroge — le rapport du corps à la matière, la dimension rituelle des gestes de fabrication — plaçait son travail au cœur du propos de l'exposition.
Janna Yotte a fait du collage — papier, numérique, parfois sculptural — le centre d'une pratique qui assemble avec minutie des fragments empruntés à la botanique, aux manuels de médecine et à l'imagerie de mode. Exposée à Montréal, New York, Maastricht et Toronto, elle déploie un univers surréaliste où le corps s'hybride au végétal et à l'animal. Sa capacité à transformer l'iconographie commerciale en fictions visuelles troublantes résonnait directement avec la transmutation du rebut proposée par l'exposition.
Vincent Lussier d'origine taïwanaise et basé à Montréal, développe une réflexion sur les identités transnationales et les imaginaires contemporains. Son travail émergent mobilise différents médiums pour interroger les circulations culturelles et les tensions entre appartenance, mémoire et représentation du corps — apportant au collectif une voix qui déplaçait la question de la matière vers celle de l'identité.
Jiwan Larouche issu de la marionnette et du théâtre, ancre sa pratique dans la sculpture et l'installation pour aborder la diversité des corps et la fluidité identitaire. Par le moulage, la broderie et des assemblages hétérogènes, il compose des environnements hybrides et théâtralisés. Sa présence dans l'exposition introduisait une corporalité et une dimension narrative que les matériaux industriels, entre ses mains, ne possédaient pas avant lui.
Joann Côté s'est affirmée par ses robes-installations conçues à partir de matériaux recyclés — des dispositifs spatiaux qui relient enjeux écologiques, mémoire des corps et critique des systèmes de consommation. Sa production, qui inclut peinture, sculpture et gravure, active des lectures multiples du féminin et de l'identité. Dans le contexte de cette exposition, son travail rendait visible ce que le vêtement porte toujours de la personne qui l'a habité.
Jibé Laurin explore les matériaux par le dessin, l'installation et l'objet, où illustration, couleur et texture servent des images à la limite de l'abstraction et de la narration. Son corpus, qui oscille entre encre, aquarelle, caoutchouc et formes tridimensionnelles, apportait au parcours une dimension graphique et ludique — une respiration dans la densité matérielle de l'ensemble.
André Boisvert paysagiste-sculpteur et land artiste établi à Mont-Saint-Hilaire, développe un langage inspiré par l'observation de la nature, où la spirale et les formes élémentaires deviennent matrices d'installations in situ. Ses sculptures végétales et ses éléments récupérés conçoivent des « tableaux vivants » qui réactivent la dimension contemplative du rapport au paysage. Sa connaissance intime du territoire de la Vallée-du-Richelieu ancrait le projet dans son lieu.
François-René Despatis L'Écuyer se situe au croisement de l'intervention artistique, de la médiation et de la participation citoyenne. Son action, tournée vers la dynamisation du territoire par la création, inscrit l'art dans une perspective de réappropriation des lieux publics. Sa présence dans le collectif rappelait que la transmutation de la matière n'est pas seulement un geste d'atelier — c'est aussi un geste d'espace public, adressé à ceux qui l'habitent.
Ce qui les réunit dans Dévoiler le potentiel de la matière n'est pas un style mais une disposition commune : la capacité de rester disponible devant ce qui a été abandonné — et d'y reconnaître un potentiel que le regard utilitaire ne voit plus.





La Fondation Jordi Bonet remercie chaleureusement Desjardins — Caisse de Beloeil-Mont-Saint-Hilaire — pour son soutien essentiel à la réalisation de notre mission.


































