Chloë Charce
Née à Albertville en France, Chloë Charce vit et travaille entre les Laurentides et Montréal. Titulaire d'un baccalauréat en arts visuels et médiatiques de l'UQAM — qui comprend une année d'études à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon — et d'une maîtrise en studio arts de l'Université Concordia (concentration sculpture), elle mène parallèlement une activité de critique et de commissaire : elle a publié dans la revue ETC et assuré le commissariat du Symposium international d'art-nature des Jardins du précambrien, en co-commissariat avec Guy Sioui Durand pour l'édition 2014. Cette double assise — la pensée critique et le savoir-faire sculptural — irrigue une pratique où nommer les choses et les figurer participent d'un même geste.
La disparition est le terrain permanent de Charce. Non pas comme thème illustré, mais comme opération plastique : elle produit des doubles d'éléments architecturaux en matériaux réfléchissants ou iridescents, confronte ces répliques à leurs originaux, puis enregistre photographiquement la zone d'indistinction entre le réel et sa copie. L'objet, dans cette logique, est envisagé comme ce qu'elle appelle un « lieu potentiel de transformation » — un point où la matérialité bascule vers l'immatériel par l'action de la lumière, de l'espace négatif, du reflet. Ses œuvres se présentent souvent comme des fragments métonymiques du réel : des bouts de ciel, des vestiges d'architecture, des paysages utopiques qui déjouent les frontières entre le fictif et le concret.
La résidence à Proyecto 'ACE à Buenos Aires en 2018 constitue un pivot. Charce y reproduit grandeur nature les portails de fer du cimetière de Chacarita — érigé en 1871 après une épidémie de fièvre jaune — en carton-mousse recouvert de ruban iridescent, les installe devant les originaux avant l'aube, puis les photographie dans cette lumière incertaine où le double devient plus présent que la chose. Elle décrit elle-même ces portails comme des « symboles de passage, de transition entre le dedans et le dehors, d'ouverture et de fermeture sur le monde ; brèches subtiles entre l'univers des vivants et celui des morts ». Ce corpus engendre l'exposition présences. mémoires d'architecture à Axenéo7 (Gatineau, 2018) et ouvre une investigation soutenue qui se déploie sur plusieurs années.
À la Galerie McBride Contemporain (Lieux suspendus, 2019, commissaire Benjamin Klein), les fragments négatifs des portails découpés sont réagencés en surfaces murales évoquant des fenêtres ecclésiastiques — Klein convoque Bachelard pour situer ce travail dans une poétique de l'espace où « ce qui est diffus n'est jamais vu dans l'immobilité ». Après une résidence à l'Atelier Silex (2021–2022) où les formes architecturales se libèrent progressivement de leur référent pour tendre vers l'abstraction, l'exposition Une trace ineffaçable n'est pas une trace à CIRCA art actuel (2022) marque un aboutissement : des structures de bois découpé, éclairées par un parcours lumineux contrôlé, font apparaître et disparaître par fragments des architectures fantasmées — glaciers, monuments submergés, Atlantides. Le titre, emprunté à Derrida, condense le paradoxe central de la démarche : la trace effacée est mémoire ; l'effacement est ce qui la constitue comme trace.
En parallèle, Charce a réalisé plusieurs projets d'intégration des arts à l'architecture : Une forêt de vert (Ville Mont-Royal, 2017), Tu n'avais eu longtemps pour distraction que la douceur des couchers de soleil (Blainville, 2023), Où s'abreuvent les passant·es (Granby, 2024), Citadelle (Sainte-Thérèse, 2024). Elle enseigne les arts visuels au Collège Lionel-Groulx depuis 2017.
